Ces aînés que l’on craint…et courtise

FAUT-IL DÉSORMAIS CONSIDÉRER LES RETRAITÉS COMME UNE CATÉGORIE DE CITOYENS À PART?
On l’a déjà écrit ici: un accident de la circulation provoqué par un quadragénaire est à peine un fait divers s’il n’y a pas mort d’homme ou caractère particulièrement spectaculaire. En revanche, s’il implique un plus de 70 voire 65 ans, le même accident devient un fait de société qui remplit les gazettes et les ondes, avec toute la gamme des considérations sur l’aptitude des aînés à tenir un volant. On se demande déjà ce qu’ils font sur les routes aux heures de pointe; alors, tant qu’à faire, si on pouvait systématiquement les priver de permis à un âge à déterminer, ça ferait de la place! Mais il n’y a pas que dans la circulation que les aînés commencent à être regardés de travers, ou du moins comme une catégorie d’individus qui devraient faire l’objet d’un régime particulier. Combien de fois n’a-t-on pas entendu à la poste ou au supermarché que les retraités ne devraient pas être là lorsque les travailleurs ou les étudiants arrivent en masse, puisqu’ils ont toute la journée pour faire leurs courses!

DÉMOCRATIE EN PÉRIL
Beaucoup plus inquiétante est la réflexion selon laquelle le vieillissement de la population et donc la proportion accrue de personnes «âgées» vont donner à celles-ci un poids politique trop considérable. Sous-entendu: les vieux, réputés plus conservateurs, vont être trop nombreux à peser dans la balance politique pour défendre leurs visions et leurs intérêts. Dans la foulée, on a vu Avenir Suisse – le groupe de réflexion des milieux économiques, qu’on a connu mieux inspiré – suggérer sur le ton de la provocation qu’il
faudra peut-être un jour réduire le poids démocratique de cette catégorie de citoyens. Ou alors, toujours selon Avenir Suisse, donner en compensation aux enfants un droit de vote… qui serait exercé par leurs parents. Tout cela alors qu’on désespère un peu d’attirer aux urnes la tranche d’âge des 18-30 ans… Bonjour la démocratie! Car alors pourquoi s’arrêter en si bon chemin? Dès qu’une frange de population deviendrait «gênante», il n’y aurait qu’à réduire ses droits politiques. Pour prendre un exemple qui nous est cher: les automobilistes plébiscitent régulièrement les aménagements routiers au détriment d’une vision plus collectiviste des transports? Décidons qu’en la matière le
vote de l’automobiliste ne vaut qu’une demi-voix et le tour est joué! Aussi grotesque qu’inquiétant, d’autant que les individus – que l’on sache – ne deviennent pas une catégorie de citoyens à la pensée totalement homogène lorsqu’ils atteignent un certain âge. La plupart du temps, leur sensibilité politique demeure, de même qu’une certaine philosophie de l’existence. Ont-ils même une tendance plus conservatrice, moins ouverte au changement que leurs cadets? Cela reste à voir: pour «preuve», l’ancêtre auteur de ces
lignes n’a-t-il pas signé dans la dernière édition un dossier dans lequel il considérait que la voiture autonome comportait plus d’avantages que d’inconvénients?! Quant aux intérêts que défendraient éventuellement les aînés par leur vote, il serait quand même
surprenant de le leur reprocher alors que, de tout temps, des classes de toute sorte ont été amenées à défendre les leurs. Une classe d’âge devrait échapper à cette logique? Non mais…

UNE SOCIÉTÉ HOMOGÈNE
Un tel procès fait aux aînés est d’autant plus malvenu que, d’autre part, on n’hésite pas à les courtiser lorsqu’il s’agit de leur pouvoir d’achat. S’ils ne sont pas tous très à l’aise financièrement, tant s’en faut, on compte néanmoins dans leurs rangs une bonne proportion de personnes jouissant d’une retraite confortable, ayant parfois constitué une épargne non négligeable, plus souvent propriétaires de leur logement que les plus jeunes et enclins à vivre au mieux pendant qu’ils le peuvent, en s’offrant selon leurs goûts repas au restaurant, spectacles, voyages… ou jolie voiture. Et l’économie ne se fait pas faute d’en profiter, retombées sociales à la clé. À cette époque prompte à constituer des chapelles et à jouer les unes contre les autres – Genevois contre frontaliers, hommes contre femmes, transport individuel contre transport collectif… – alors que
tout est dans la complémentarité et devrait être dans la concertation et la collaboration, disons non à l’ostracisation de toutes catégories d’individus qui n’ont pas démérité de la Nation. Et, jusqu’à preuve du contraire, la plupart des aînés ont largement fait leur part dans l’illustration de celle-ci, preuves à l’appui.

Didier Fleck